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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 14:05

Tout commence par une discussion autour d'un verre avec l'ami Tony Sbalbi, coéquipier du team Garmin, militaire de son état et guide de Haute Montagne à Chamonix. Tony, c'est aussi un sportif de haut niveau en ski alpinisme : vainqueur de la Pierra Menta, vice champion du monde militaire et bien d'autres résultats à son actif encore ! Bref, un montagnard plus qu'aguerri... Attablé chez lui, à Passy, nous parlons de nos métiers respectifs qui ont tous deux un point commun : le Mont Blanc. Lui monte au sommet, et moi j'en fais le tour. La boucle ou le sommet ? : nos clients ne sont pas les mêmes, mais l'envie de défier le géant blanc, par le bas ou pas le haut, elle, est toujours là, aussi puissante.

Je lui dis que j'aime bien les prés à vaches et que l'idée de monter  tout là-haut ne m'attire pas plus que ça... Trop de monde, trop "classique", trop haut... Alors, en réponse, il me lance une idée comme ça : et si on se faisait l'ascension du Mont Blanc depuis le fond de la vallée, tout en bas? Et pour corser le tout, sans s'arrêter dormir au refuge... comme ça, d'une seule traite et du plus bas possible ?

En voilà une idée : Faire l'intégrale du Mont Blanc, comme l'ont fait les premiers alpinistes autrefois. 4000m d'ascension d'un seul trait. Un sacré défi, un peu fou même... surtout quand on n'a jamais fait d'alpinisme comme moi. Il n'en faut pas plus pour que l'idée fasse son petit bonhomme de chemin dans ma tête...Une période est fixée : ce sera en septembre!

Il est 22H38 ce jeudi soir 15 septembre, lorsque nous nous élançons JC, Tony et moi depuis la gare du téléphérique des Houches (1010m) à l'assault du mastodonte blanc.

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Les Houches, 22H38 !

Plus de 4000m de dénivelé positifs à avaler d'une seule traite dans la nuit. Un défi physique assez faramineux pour moi, qui entre dans l'univers de l'alpinisme par la grande porte. La lune est presque pleine et le ciel est totalement dégagé, donnant à la montagne une ambiance particulière.

Nous prenons un rythme soutenu dès les premiers virages (trop soutenu pour moi mais avec les 2 gazelles, il faut bien que je tente de rester au contact si je ne veux pas me perdre dans la nuit...). Nous atteignons le col du Mont Lachat, 1000m plus haut à 23H10. Nous empruntons ensuite la voie de chemin de fer du Tramway du Mont Blanc jusqu'à la gare terminale du Nid d'Aigle. Pour les prétendants à l'ascension du Mont Blanc, cette gare terminale constitue le point de départ classique d'une course de 2 jours, incluant une étape pour dormir en refuge à Tête Rousse ou au Goûter...

La lune éclaire les sommets, je me dis que je resterais bien là, à observer la nature endormie et les ombres des crêtes, allongée dans un duvet... Mais non, je ne suis pas là pour ça et je ne l'oublie pas ! Mon coeur bat très fort mais il reste encore 770m D+ avant d'atteindre notre première étape au refuge de Tête Rousse ! Il est 2H15 du matin lorsque nous ouvrons la porte de l'abri.... Les premières cordées sont déjà en route pour le sommet. Les alpinistes encore là terminent de ranger leur duvet et nous observent avec un oeil interrogateur.. "Mais d'où ils arrivent ces 3 là, à cette heure çi?" Le gardien du refuge nous accueille avec un thé chaud et le sourire. Du pur bonheur pour moi qui suis déjà en vrac ! Il nous traite de dingues mais comme il connait Tony, il n'est finalement pas plus étonné que ça...

Notre chef nous accorde une pause de 20mn pour nous changer, enfiler des affaires sèches, mettre le pantalon de montagne et le baudrier, ranger les baskets pour mettre les chaussures de montagne (que nous portions jusque là sur le sac) et manger une barre. Jamais le temps n'a défilé aussi vite ! A peine le temps d'avaler le bol de thé que nous saluons le gardien et repartons encordés à l'assault du couloir du Goûter puis de l'éperon rocheux qui nous conduit au refuge suivant.

La Haute Montagne commence ici... Nous quittons mon univers pour rentrer dans celui de Tony... Mes 2 équipiers tiennent la forme. Quant à moi, pas vraiment... Depuis qu'on a passé la barre des 2700m d'altitude, je sens que mon coeur bat de plus en plus fort et que mes jambes sont lourdes. Mais je prends sur moi et je mets un pied devant l'autre sans trop rien dire.

Il est temps de traverser le fameux couloir du Goûter, passage délicat dans l'ascension. Ici de nombreuses chutes de pierres rendent le couloir dangereux, parfois meurtrier, surtout lorsque les températures d’été font fondre le ciment de glace et de neige qui les retiennent. D'ailleurs, au moment où nous décidons de passer, les pierres se mettent à dévaler... Pas de temps à perdre par ici ! Nous traversons les 200m du couloir d'un pas rapide ... et sans encombre ! OUF Ca, c'est fait! Reste maintenant à escalader l'Eperon du Goûter, un sacré morceau ! 1H30 de varrape dans les rochers. Je suis obligée de faire des micro-pauses pour que mon coeur ne sorte pas de ma poitrine. Je dois bien l'admettre, je suis HS. Plus on se rapproche du sommet du Mont Blanc, plus dans ma tête ... il s'éloigne. Au milieu de l'escalade, je commence à penser que je ne monterai pas en haut... Je ne suis plus en état et je ne veux pas risquer de faire échouer ma cordée. Tony le voit bien et me prend entre 4 yeux : "Caro, la montagne c'est comme ça. C'est un milieu hostile, incertain. C'est toujours elle qui décide et il faut l'accepter, rester humble. Et toi, tu n'es pas là pour prouver quelque chose, tu es là parce que tu en as envie. C'est tout. Alors si tu n'es pas en état et que tu ne peux pas monter en haut, personne ne te le reprochera. C'est déjà bien d'être montée jusqu'ici. De toute façon, on fera le point au refuge. S'il faut tu restes là-bas et tu nous attends, le temps qu'on monte au sommet avec JC".

A 5H15 du matin, nous atteignons le refuge du Gouter. C'est le moment de prendre une décision mais mon cerveau fonctionne déjà au ralentit, abruti par l'altitude, la fatigue et un énorme mal de tête. Je le sais, si je m'engage, c'est pour aller au bout car renoncer en route, c'est faire échouer toute la cordée. Pourtant, malgré mon état physique, l'envie est trop forte... Ce sommet, à la fois si proche et si lointain. Je demande aux garçons comment c'est au dessus. "C'est de la marche, une longue ascension mais moins technique que l'éperon". Je me dis "la marche, je connais... mettre un pied devant l'autre je sais faire, alors je dois tenter". Pas le temps de réfléchir plus longtemps, Tony m'a déjà arnaché : crampons, corde, casque, doudoune... Le temps de prendre 2 cachets d'aspirine et je suis parée. 

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Refuge du Gouter, 5H du matin... Sourire crispé!

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JC en pleine action pour mettre ses crampons

Nous reprenons la route en direction du Dôme du Gouter. Adieu la roche, place à la neige et à la glace.

La suite est assez floue, un peu comme dans un lointain rêve. Mes facultés de réflexion sont réduites au minimum. Avancer, mettre un pied devant l'autre, ne pas trébucher car le moindre faux pas pourrait s'avérer fatal... C'est tout ce auquel je pense. Au fil de l'ascension, l'effort s'intensifie. Chaque pas est une lutte, mon coeur sort de ses gonds et mes membres pèsent une tonne. Les rares pauses sont de vraies bouées de sauvetage, permettant au coeur de redescendre et au cerveau de refaire surface.

Un pas après l'autre, nous atteignons le sommet du Dôme du Gouter puis le refuge Vallot, 4261m. Il est à peu près 6H45 du matin lorsque nous arrivons à l'Observatoire Vallot. Les premières lueurs du jours ont déjà commencé à poindre sur le sommet de l'Aiguille du midi. Magnifique spectacle...

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Premières lueurs sur l'Aiguille du Midi

Le vent souffle fort et le froid pince les doigts (d'ailleurs mon nez a bien failli geler. Mais heureusement, l'ami Tony était là pour veiller!)...

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Tony, toujours là pour veiller sur moi

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Magnifique spectacle sur l'horizon depuis le refuge Vallot

Cachés derrière l'Observatoire nous enfilons la doudoune et attrapons nos piolets. C'est reparti pour l'ascension finale. Pas à pas, à une allure frôlant celle d'un escargot en fin de vie, nous franchissons l'arête des Bosses. Le sommet est tout proche et pourtant, je n'en vois pas la fin ! Régulièrement, Tony m'explique ce qu'il reste à gravir, j'en ai besoin pour avancer et garder le moral. Chaque bosse constitue un micro-objectif a atteindre, chaque replat est pur moment de soulagement.

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Tony, encore et toujours là pour m'expliquer, patiemment...

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L'arête des Bosses puis le sommet, tout la-haut!

Dernière grimpée, encore quelques mètres sur l'arête sommitale, et nous voici enfin à la cîme du Mont Blanc ! Un sourire incontrôlé pointe au coin de mes lèvres... J'y suis arrivée! Incroyable instant de satisfaction sur le toit de l'Europe. Embrassades et accolades de rigueur puis quelques petites photos prises sur le vif (ne nous mettant pas forcément en valeur mais tanpis, c'est tellement bon d'être arrivés jusque la-haut!).

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Notre petite cordée au sommet !

La suite est une looooongue descente en sens inverse et un mal des montagnes qui, curieusement, ne fait que s'accroître au fil des heures... jusqu'aux environs de 15 ou 16H.

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Descente sur l'arête du Gouter

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La France vue d'en haut...

Au passage à Tête Rousse pour récupérer nos vêtements de traileurs laissés à la montée, nous sommes connus comme des loups blancs : "ahh revoilà les grands malades qui sont passés à 2H du matin! Alors alors??"

Alors?, ben.... Je dirai une expérience assez incroyable. Dure, très dure, épuisante même... mais tellement belle! Paradoxalement, je ne me suis rarement sentie aussi vivante que quand j'étais au plus mal. J'ai senti mon corps réagir au quart de tour, passer par toutes sortes d'états, j'ai vécu des instants de détresse physique, d'absence morale, tout ça mêlé à de l'émerveillement et une réelle satisfaction personnelle d'être allée au sommet.  

Je remercie du fond du coeur l'ami Tony pour nous avoir conduit tout là-haut. Dorénavant, grâce à toi, je regarderai le Mont Blanc d'un autre oeil !

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commentaires

D
<br /> <br /> j'en rêvais, tu l'as fait... c'est décidé, l'an prochain c'est bibi qui le fait ! pas de négociation possible. <br /> <br /> <br /> Tu n'as pas eu envie de dormir avec tes maux de crâne ? Lorsque j'étais dans l'hymalaya avec mon petit MAM, à peine arrivé au camp de base, c'était parti pour une sieste/nuit de 6 h ! <br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> ça c'est fait !!!.....<br /> <br /> <br /> <br />
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E
<br /> Superbe compte rendu pour une superbe nuit pleine de nouvelles expériences J ai trouvé cet écrit passionnant. Ça donne envie d aller se faire mal des les Hauts pour s en mettre plein les yeux...<br /> <br /> <br />
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S
<br /> <br /> Magnifique ...ça fa fait rêver! BRAVO!!!<br /> <br /> <br /> <br />
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J
<br /> <br /> J'en reste vraiment sans voix,ce que vous avez fait est vraiment " grandiose".Cette journée restera à jamais gravée dans votre mémoire.C'est vrai que vous ne regarderez plus le<br /> Mt Blanc de la même façon.Il vous a offert ce que rêvent bon nombre de "montagnards".Encore BRAVO à vous trois et surtout à toi Caro,que de courage et de volonté .....!!!Une<br /> victoire sur vous mêmes c'est " fort".J.C, cela te change de l'aviron.!!! <br /> <br /> <br /> <br />
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